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Comparution immédiate II, flash sur une justice expéditive

10 janvier 2020
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© Eric Didym

Dans le système judiciaire français, la comparution immédiate est la procédure qui permet de juger quelqu’un immédiatement après sa garde à vue pour délit. À la faveur d’une rapidité souhaitée, elle livre les prévenus à une condamnation sans recul ni réflexion. Une loterie nationale peut-être, comme l’indique le sous-titre de ce spectacle qui est en réalité une somme de documents puisés dans les faits et auditions réels.

Bruno Ricci est seul en scène et tient tous les rôles. Il est juge, greffier, gendarme, prévenu, homme ou femme, avocat, huissier… Le plateau est presque vide, si ce n’est cette barre métallique qui ressemble autant à un pupitre qu’à une cage. Le comédien, en funambule habile, donne à voir au public les séquences qui s’enchainent dans ce prétoire de justice rapide. On assiste au défilé des jugements de petits délits, vols de chaussures ou de cartes bancaires, violence sur la voie publique, trafic de drogue, braquage de personnes âgées dans la rue… Les prévenus se succèdent à un rythme qui à lui seul pose question. Ils n’ont que quelques minutes pour éventuellement répondre au procureur, et l’avocat lui-même n’a droit qu’à une brève intervention. Parfois, cet avocat n’a pas même pu consulté le dossier du client attribué. À l’inverse, il arrive que le fautif soit reconnu par le juge sur une apostrophe presque familière, tant il est repéré en tant que récidiviste. Dans ce contexte où pas mal d’éléments sont approximatifs ou tout au moins constitués à la hâte, les horaires sont à eux seuls un problème. Les enchainements de comparutions jusqu’à trois heures du matin amènent les acteurs de ces tristes scénarios de justice à répondre de décisions prises sous le coup de la lassitude, la faim, la fatigue.

© Eric Didym

Le dispositif minimaliste permet d’être au cœur de l’enjeu, à savoir l’enjeu humain. Bruno Ricci maintient de bout en bout la cadence folle des jugements en réussissant à faire passer les caractéristiques de chacun, qu’il s’agisse du jeune immature qui n’a aucune conscience de son forfait ou de la stratégie rusée d’une avocate. On mesure combien des détails aléatoires, tels que le ras-le-bol du procureur, vont décider du futur d’un homme, et on ressent avec justesse à quel point le désarroi ou l’absence de vocabulaire d’un gamin en errance familiale va ajouter en sa défaveur. Le rythme est là, la précision du déroulé des procédures aussi, ainsi que la compréhension. On saisit le déroulé, on a l’impression d’assister à cette suite ininterrompue qui nous amène du tribunal de Versailles à celui de Bordeaux, en passant par Bobigny et bien d’autres.

La force de ce spectacle, outre la présence et la maîtrise de Bruno Ricci, tient à l’authenticité des dialogues. Dominique Simonnot ne les a pas écrits mais enregistrés, notés, et compilés. Chroniqueuse judiciaire dans la presse, après avoir été éducatrice dans l’administration pénitentiaire, elle a patiemment récolté des séquences de comparutions immédiates et elle en a tiré la teneur centrale afin d’avertir, faire savoir et interroger. C’est le deuxième spectacle de la sorte qu’elle monte au Rond-Point dans une mise en scène de Michel Didym, et ce sont ici de nouvelles paroles, de nouvelles affaires, dans des conditions similaires. Emaillé d’émouvantes lettres de prisonniers, le spectacle concis et fort, invite à réfléchir à un fonctionnement judiciaire ainsi qu’au destin de ces hommes et femmes, qui, relâchés ou condamnés sans que l’on comprenne toujours pourquoi eux et pas d’autres, s’en iront hélas , peut-être rejoindre « le peuple des cellules ».

Emilie Darlier-Bournat

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